19h00.
Ils étaient dans le salon en train de prendre un verre quand je suis allée dans l'ancienne chambre de maman, dont papy a fait son bureau. Je n'ai pas allumé la lumière, juste fermé la porte derrière moi. Les fins rideaux blanc cassé étaient tirés. J'en ai écarté un pan, et je suis allée sur le balcon.
Comme quand j'étais petite. Le paysage n'a jamais changé, un mélange de St-Tropez, à cause du palmier du voisin, et de Tokyo, quand le soleil se couche sur les autres immeubles, alors que quand j'avais imaginé ça, je ne connaissais ni l'un ni l'autre, ce qui est toujours le cas.
Je me rappelle, c'est sur ce balcon, mon premier souvenir de Bittersweet Symphony. Et aussi, quand je dormais dans cette chambre avant, quand je me réveillais, le chant de la tourterelle dehors, la bataille avec ma soeur pour savoir qui aurait le bol avec la petite fille dessus et l'autre celui avec le garçon, les céréales, puis la balade pour aller au marché, le caddy de mamie, les odeurs, les bruits, le retour, par le chemin des Ecoliers...
Je l'aime, cet appart' vieillot au troisième étage. J'en ai vu, des couchers de soleil, j'en ai scruté, des ciels étoilés avec le téléscope de papy et j'en ai posé des questions, espionnés des voisins, avec les jumelles auxquelles il fallait faire attention, bu, des cocas dans mon verre de bébé, avec Babar dessus, mangé, des fameuses pizzas de mamie...
Je fumerais bien une cigarette, rien que pour le tableau, genre jeune fille mélancolique sur le balcon de son enfance au coucher du soleil.
Ma soeur arrive, on joue à cracher et à imaginer que ça tombe sur des amoureux en bas, on ravive les souvenirs encore un peu plus...
Oui, on l'aime, cet appart', vraiment. Les photos, la vieilles machine à coudre de mamie...
"Les filles, on y va!"
L'appel habituel, la dernière tentative pour rester ici, puis l'adieu depuis la fenêtre de la voiture. Un goût amer dans la bouche.
Minuit.
Départ de chez l'autre grand-père, complètement dans les vappes.
La fatigue se fait sentir, les douleurs aux bords des yeux. La souffrance me prend en traître, je suffoque, ouvre la fenetre. La souffrance, ça attaque quand on est fatigué et sans défense, la salope. Mes larmes coulent à la lumière glauque des lampadaires. Je suis silencieuse, personne ne voit. Le paysage défile, et je le connais par coeur.
01h00.
Chez tatie, au lit, enfin. Et le sommeil ne vient pas.
Tu me manques.